- Georgia Tann, responsable de la Société des foyers pour enfants du Tennessee à Memphis, a opéré un trafic d’enfants de 1924 à 1950 en les vendant à des familles aisées sous couvert de placements légaux, pour un total de plus de 5 000 victimes.
- Elle ciblait principalement les enfants de familles pauvres et les nouveau-nés en maternité, utilisant des faux documents, des informations mensongères sur les décès d’enfants et ses relations politiques influentes pour échapper aux autorités durant des décennies.
- Le trafic impliquait mauvais traitements, décès d’environ 500 enfants dans ses établissements, sélection basée sur l’apparence physique et des tarifs dépassant parfois 10 000 dollars de l’époque, attirant notamment l’actrice Joan Crawford.
Concrètement en France
- En France, l’adoption ne peut être prononcée que par un juge, et tout placement d’enfant passe par les services départementaux de l’aide sociale à l’enfance ou par des organismes autorisés.
- La remise d’un enfant contre de l’argent est interdite en droit français, où l’adoption relève d’une procédure judiciaire et non d’une transaction privée.
- Les personnes adoptées peuvent, en France, engager des démarches pour tenter d’accéder à des informations sur leurs origines, sans garantie de résultat selon les dossiers.
- Des scandales anciens de séparations forcées ou de placements contestés ont aussi existé en France, ce qui rappelle que le contrôle des institutions de protection de l’enfance reste un enjeu.
Les repères
- Une travailleuse sociale américaine, Georgia Tann, a orchestré un trafic d’enfants dissimulé derrière des placements légaux dans le Tennessee entre 1924 et 1950
- Elle aurait vendu plus de 5 000 enfants à des familles aisées en séparant des enfants de familles pauvres par enlèvement, faux documents et corruption de juges
- Georgia Tann sélectionnait prioritairement des enfants blancs, blonds aux yeux bleus, guidée par des théories eugénistes et commercialisait l’adoption en secret
- Elle bénéficiait de protections politiques influentes, notamment via Edward Hull Crump qui dominait la vie politique locale de Memphis
- 1916 : Georgia Tann commence à travailler dans le Mississippi au sein d’une organisation chargée de trouver des foyers d’accueil pour des orphelins
- 1922 : Un cas documenté remonte à cette année : Georgia Tann aurait attiré un garçon de 2 ans et son père, juge, aurait signé des documents le présentant comme abandonné
- 1924 : Début de la période de vente d’enfants par Georgia Tann (jusqu’à 1950)
- 1949 : Sue Nell Dycus, âgée de 3 ans, est enlevée avec ses frères devant un tribunal de Tiptonville par Georgia Tann
- 1950 : Fin de la période active de trafic d’enfants de Georgia Tann
- 23 septembre 2026 : Smithsonian Magazine publie un article retraçant le système mis en place par Georgia Tann
Aux États-Unis, une responsable d’œuvre sociale a bâti pendant des décennies un trafic d’enfants dissimulé derrière des placements présentés comme légaux.
Les faits se déroulent principalement dans le Tennessee, au sud des États-Unis. Dans un article publié le 23 septembre 2026, le magazine américain Smithsonian Magazine retrace le système mis en place par Georgia Tann, à la tête de l’antenne de Memphis de la Société des foyers pour enfants du Tennessee.
Une mission officielle détournée
En 1949, trois jeunes enfants attendent devant un tribunal de Tiptonville, dans le Tennessee. Leur mère, très précaire depuis l’assassinat de leur père, vient de les laisser là après avoir suivi un homme qui lui promettait le mariage et une nouvelle vie.
Une grande voiture noire arrive peu après. Georgia Tann en descend et demande aux enfants de la suivre. Sue Nell Dycus, alors âgée de 3 ans, et ses deux frères pensent avoir affaire à une infirmière. La femme dirige en réalité l’antenne de Memphis de la Société des foyers pour enfants du Tennessee, une organisation privée à but non lucratif.
Cette structure pouvait organiser des placements en famille d’accueil. Elle n’avait pas l’autorisation de proposer des adoptions. Georgia Tann aurait pourtant vendu plus de 5 000 enfants à des familles aisées entre 1924 et 1950.
Georgia Tann a transformé une mission de protection de l’enfance en réseau clandestin, fondé sur les séparations forcées, les faux documents et l’argent versé par les familles adoptantes.
Sue Nell est envoyée dans la demeure de l’organisation, à Memphis. Ses deux frères partent dans un autre établissement. Des décennies plus tard, elle expliquera que Georgia Tann avait séparé son frère du milieu en premier, sachant qu’il aurait tenté de l’empêcher de descendre de la voiture.
Des enfants arrachés à des familles pauvres
Georgia Tann avait commencé à travailler dans le Mississippi en 1916, au sein d’une organisation chargée de trouver des foyers d’accueil pour des orphelins. Très tôt, elle aurait franchi la ligne de la légalité.
Un cas documenté remonte à 1922. Elle aurait attiré un garçon de 2 ans qui jouait devant la cabane familiale, pendant que sa mère, enceinte et récemment veuve, dormait à l’intérieur. Le père de Georgia Tann, juge dans cet État, aurait ensuite signé des documents présentant l’enfant comme abandonné et sa mère comme incapable de l’élever.
Installée à Memphis, Georgia Tann s’appuie sur des relations politiques influentes. Elle profite notamment de ses liens avec Edward Hull Crump, une personnalité qui dominait alors la vie politique locale. Ces protections lui permettent de poursuivre ses activités malgré les plaintes.
- Des parents affirmaient que leurs bébés avaient été enlevés dans des hôpitaux.
- D’autres étaient informés, à tort, que leur enfant était mort-né ou décédé peu après la naissance.
- Des familles pauvres se voyaient dire qu’elles ne récupéreraient jamais leurs enfants.
- Des juges validaient des adoptions à partir de procédures irrégulières.
Selon Barbara Bisantz Raymond, auteure d’une enquête sur Georgia Tann, cette dernière a « popularisé l’adoption, l’a commercialisée et l’a entourée de secret ». Les victimes directes, poursuit-elle, ont souvent été dans l’incapacité de retrouver leur famille biologique.
Une sélection fondée sur l’apparence
Georgia Tann ne cachait pas son sens de la communication. Elle sollicitait des dons, vantait les bénéfices de l’adoption auprès des commerçants et publiait des photographies d’enfants dans les journaux. Elle recherchait particulièrement des enfants blancs, blonds et aux yeux bleus, estimant qu’ils séduiraient davantage les candidats à l’adoption.
Son discours s’inscrivait dans une époque marquée par des théories eugénistes aujourd’hui totalement discréditées. Ces idées prétendaient classer les êtres humains selon leur origine sociale, leur pauvreté ou leur appartenance raciale. Georgia Tann présentait les enfants comme des êtres que leurs nouveaux parents pourraient façonner à leur guise.
Lisa Wingate, qui a travaillé sur cette affaire, estime qu’elle fournissait ainsi des enfants « faits sur commande » à ses clients. Les dossiers pouvaient contenir de fausses informations sur l’âge, les origines ou les aptitudes des mineurs.
Une famille ayant accueilli deux sœurs en Pennsylvanie avait ainsi reçu des documents indiquant qu’elles avaient 6 ans. Les fillettes répétaient pourtant qu’elles en avaient 8. Sans élément pour vérifier, leurs parents adoptifs avaient fini par croire Georgia Tann.
Un trafic très rentable
Les sommes demandées aux familles variaient. Elles étaient souvent présentées comme des frais de transport, de visite du domicile ou de traitement administratif. Dans de nombreux cas, les candidats payaient plus de 700 dollars de l’époque, soit environ 14 000 dollars actuels selon l’estimation rapportée par Smithsonian Magazine. Certains auraient versé jusqu’à 10 000 dollars, une somme équivalant approximativement à 200 000 dollars aujourd’hui.
Georgia Tann aurait accumulé près d’un million de dollars grâce à ce système, une somme évaluée à près de 14 millions de dollars actuels. Elle utilisait une grande partie de cet argent pour son train de vie personnel.
La rapidité du dispositif attirait des familles qui ne pouvaient pas, ou ne souhaitaient pas, suivre les procédures habituelles d’adoption.
Parmi les personnes ayant adopté par son intermédiaire figurent l’actrice Joan Crawford, qui a accueilli des jumelles en 1947, ainsi que d’autres personnalités américaines. Le prestige de certains clients a contribué à donner une façade respectable au réseau.
Des décès et des violences signalés
Le trafic ne s’est pas limité aux falsifications et aux séparations familiales. Une estimation évoque environ 500 enfants morts alors qu’ils étaient pris en charge par les établissements liés à Georgia Tann.
Sue Nell Dycus, devenue Sallie Brandon après son adoption, ne se souvient pas personnellement de violences subies dans la demeure de Memphis. Des témoignages recueillis dans l’enquête de Barbara Bisantz Raymond font toutefois état de mauvais traitements physiques et sexuels dans les structures dirigées par Georgia Tann.
Des enfants n’auraient pas eu accès aux toilettes durant la nuit, puis auraient été battus lorsqu’ils mouillaient leur lit. Sallie Brandon se rappelle aussi de réunions organisées dans le salon de l’établissement. Les enfants étaient habillés et présentés à de potentiels parents adoptifs. « Certains enfants disparaissaient ce jour-là », a-t-elle raconté. « On ne les revoyait jamais. »
Une enquête lancée trop tard
Les pratiques de Georgia Tann ont longtemps échappé aux autorités. L’organisation de Memphis perd toutefois le soutien d’une association américaine de protection de l’enfance dès 1941, notamment en raison de la destruction de dossiers d’adoption et de méthodes jugées très éloignées des standards admis.
Dans les années 1940, des pédiatres alertent sur des décès d’enfants. Des avocats réclament aussi des informations sur les mineurs confiés à leurs clients. Deux projets de loi visant à mieux contrôler les adoptions n’aboutissent pas.
En septembre 1950, le gouverneur du Tennessee annonce finalement une enquête sur la Société des foyers pour enfants du Tennessee. Georgia Tann meurt quelques jours plus tard, à l’âge de 59 ans, d’un cancer de l’utérus.
L’établissement de Memphis ferme avant la fin de cette même année. Le rapport d’enquête transmis en 1951 relève notamment que des nourrissons enlevés avaient été placés dans des pensions autour de Memphis sans soins médicaux adaptés. Beaucoup seraient morts après des manquements aux consignes des médecins.
Aucune personne n’a finalement été poursuivie au pénal dans cette affaire.
Ce que prévoit la France pour l’adoption
En France, l’adoption relève d’un cadre public et judiciaire. Le tribunal judiciaire prononce l’adoption, tandis que les services départementaux de l’aide sociale à l’enfance interviennent dans l’accompagnement et l’évaluation des projets d’adoption.
L’agrément constitue une étape préalable pour les personnes qui souhaitent adopter un enfant pupille de l’État ou un enfant venant de l’étranger. Cette procédure vise à apprécier les conditions d’accueil proposées par les futurs parents. Les organismes autorisés pour l’adoption sont également soumis à un contrôle.
Les règles françaises ont aussi pour objectif de protéger l’identité et l’histoire des personnes adoptées. Le Conseil national pour l’accès aux origines personnelles peut accompagner les personnes qui recherchent des informations sur leurs origines, dans le respect du cadre légal applicable à chaque dossier.
Des familles toujours à la recherche de leurs origines
Au Tennessee, une loi de 1951 avait placé sous scellés les dossiers d’adoption de l’État. Cette mesure a compliqué durant des décennies les recherches des enfants concernés et de leurs familles de naissance. Les falsifications opérées par Georgia Tann rendaient ces démarches encore plus difficiles.
La réouverture ultérieure de dossiers d’adoption, les enquêtes télévisées et les progrès de la généalogie génétique ont permis à certaines familles de retrouver des proches. Sallie Brandon a fini par rencontrer sa mère biologique et ses deux frères, placés dans une famille en Californie.
La généalogie génétique repose notamment sur la comparaison d’échantillons d’ADN avec des bases de données familiales. Elle peut aider à identifier des liens de parenté, sans remplacer les archives ni les documents d’état civil. Dans les dossiers anciens, elle offre parfois une piste lorsque les noms, dates de naissance ou lieux ont été volontairement modifiés.
Pour les survivants et leurs descendants, ces recherches ne servent pas uniquement à reconstituer un arbre familial. Elles permettent aussi de comprendre une séparation longtemps restée sans réponse et de restituer une identité effacée par le trafic.


