- Lisbonne envisage de remplacer ses quelque 28 F-16 et n’exclut plus d’autres options que le F-35 américain.
- Le Rafale avance ses atouts d’autonomie, de polyvalence omnirôle et de production française, avec un objectif de cinq appareils par mois.
- Aucune procédure d’attribution n’existe à ce jour : le F-35 conserve la furtivité, la logistique et l’interopérabilité OTAN de son vaste club d’utilisateurs.
Dans les couloirs feutrés des salons de défense, une image revient souvent : celle d’un Rafale gris posé sous les projecteurs, juste à côté des maquettes du F-35 américain. Les délégations passent, s’arrêtent, posent les mêmes questions sur les délais, les armes, les logiciels et la souveraineté. Depuis que le Portugal a publiquement laissé entendre qu’il pourrait regarder au-delà du chasseur américain pour remplacer ses F-16, le nom de l’avion français circule avec une intensité nouvelle. Certains y voient déjà une victoire de Dassault Aviation, presque écrite d’avance. Pourtant, entre une déclaration politique, une étude de marché et une signature au bas d’un contrat, il existe un fossé immense. Et il coûte souvent plusieurs milliards d’euros. Le Rafale est peut-être bien placé, pas encore choisi.
Le Portugal relance une compétition que beaucoup croyaient verrouillée
Vu de Paris, la situation a de quoi séduire : après la Grèce, la Croatie et la Serbie, le Rafale pourrait décrocher un quatrième succès européen majeur. Le Portugal doit remplacer ses F-16, des appareils robustes mais entrés dans une phase où la modernisation devient chère et moins logique à long terme. Dans l’imaginaire collectif, le F-35 semblait naturellement destiné à prendre la relève, tant il domine aujourd’hui les achats occidentaux.
Le doute est venu de Lisbonne au printemps 2025, lorsque le ministre portugais de la Défense, Nuno Melo, a expliqué que le contexte géopolitique imposait d’examiner toutes les options. Le pays exploite environ 28 F-16, acquis dans les années 1990, et pourrait viser une flotte d’une trentaine à une quarantaine de nouveaux avions. À un prix global qui peut facilement dépasser 5 milliards d’euros avec les armes, les infrastructures et la formation, chaque détail devient explosif.
Le Rafale possède des arguments très concrets : il est fabriqué en France, n’a pas besoin d’un feu vert américain pour chaque évolution politique sensible et propose une capacité d’emport particulièrement large. Son architecture dite omnirôle permet de passer de la police du ciel à l’attaque au sol, puis à la reconnaissance, sans changer d’appareil. Sur le papier, cette polyvalence parle à un pays doté de moyens militaires mesurés et d’un vaste espace maritime à surveiller.
Pourquoi la pole position du Rafale reste très fragile
La première règle, pour lire ce dossier sans se laisser emporter, consiste à regarder ce qui n’existe pas encore : aucun appel d’offres portugais définitif n’a désigné le Rafale, ni même opposé officiellement l’avion français au F-35. Une phrase ministérielle peut déplacer le débat, elle ne remplace ni une sélection industrielle ni un vote budgétaire. Nous connaissons tous ce moment où une intention semble déjà devenir une décision. Dans l’armement, ce raccourci est rarement sans risque.
L’erreur fréquente consiste à réduire la compétition à une bataille entre deux avions. Le F-35 est aussi un système intégré à une immense communauté d’utilisateurs européens : Royaume-Uni, Italie, Pays-Bas, Belgique, Danemark, Norvège, Pologne, Finlande, Suisse, Allemagne ou encore République tchèque l’ont choisi. Pour Lisbonne, rejoindre ce club peut signifier un accès facilité à des chaînes logistiques communes, à des entraînements partagés et à l’interopérabilité avec l’OTAN. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours, mais les états-majors calculent ce genre de dépendance pendant des années.
Il faut aussi suivre les éléments moins visibles, ceux qui ne tiennent pas sur une brochure commerciale. Les décideurs portugais devront comparer la disponibilité réelle, le calendrier de livraison, l’accès aux données de mission, les compensations industrielles et le coût sur quarante ans.
« Le monde a changé, et notre allié doit être prévisible », avait déclaré Nuno Melo en mars 2025, en évoquant la nécessité pour le Portugal d’évaluer ses options avec prudence.
- Le F-35 garde l’avantage du réseau international et de la furtivité.
- Le Rafale met en avant l’autonomie de décision et la souplesse d’emploi.
- Le budget portugais, bien plus que les déclarations, fixera le vrai tempo.
Ingénierie, souveraineté et calendrier : la vraie bataille se joue là
Le débat ne porte donc pas seulement sur la performance en vol. Il parle de dépendance technologique, de sécurité des approvisionnements et de liberté stratégique dans un monde devenu nerveux. Le Rafale n’est pas furtif au même niveau qu’un F-35, mais il a été pensé autour d’une logique différente : guerre électronique, discrétion, fusion de données, connectivité et adaptation rapide aux besoins français. Cette nuance compte.
Dassault Aviation peut aussi mettre en avant une cadence de production en hausse, avec l’objectif d’atteindre cinq Rafale par mois à l’horizon 2025-2026 selon les annonces du groupe. C’est une bonne nouvelle pour les clients à l’export, qui redoutent les listes d’attente interminables. Mais la France doit simultanément honorer les commandes de son armée de l’Air et de l’Espace, ainsi que celles de plusieurs clients étrangers. Une ligne de production, même performante, ne se pousse pas comme un chariot de supermarché.
Le vrai avantage français pourrait se situer dans la capacité à bâtir une offre politique complète : formation, maintenance, armements, coopération navale et industriels locaux. Le Portugal possède déjà une industrie aéronautique connectée à de grands groupes européens, notamment autour d’OGMA. Si Paris propose des retombées crédibles et durables, le Rafale deviendra plus qu’un avion : une relation industrielle. C’est là que la pole position pourrait prendre corps, à condition que les promesses soient chiffrées.
Le F-35 reste pourtant un concurrent redoutable, porté par Lockheed Martin et par l’influence collective de nombreux alliés du Portugal. Son système de capteurs, sa furtivité et son intégration dans les réseaux de combat de l’OTAN en font une référence pour les missions les plus contestées. Imaginer que le Rafale l’aurait déjà écarté serait une lecture trop française, presque confortable. Or le choix portugais devra répondre à des impératifs atlantiques autant qu’à une volonté d’indépendance européenne.
| Point essentiel | Détail | Valeur ajoutée pour le lecteur |
|---|---|---|
| Un intérêt réel, pas une sélection | Lisbonne a ouvert la porte à plusieurs options pour remplacer ses F-16, sans lancer à ce stade une procédure attribuant le marché au Rafale. | Comprendre pourquoi les annonces enthousiastes restent prématurées. |
| Le Rafale joue la carte de l’autonomie | L’appareil français propose une large polyvalence, une chaîne industrielle européenne et une moindre dépendance aux autorisations américaines. | Mesurer ce que recouvre concrètement la notion de souveraineté militaire. |
| Le F-35 conserve des atouts massifs | Furtivité, communauté d’utilisateurs OTAN, logistique internationale et interopérabilité pèsent lourd dans une décision portugaise. | Éviter de transformer une compétition ouverte en victoire annoncée. |
Le possible contrat portugais raconte finalement quelque chose de plus vaste que le duel entre deux avions de combat. L’Europe cherche à concilier ses réflexes atlantiques, son besoin de protection immédiate et son envie de reprendre la main sur des technologies critiques. Le Rafale a une fenêtre, c’est indéniable. Elle s’est même élargie à mesure que la fiabilité politique de Washington est devenue un sujet de discussion publique dans plusieurs capitales.
Reste que les chasseurs ne se choisissent pas avec un élan de sympathie, ni à la faveur d’un titre spectaculaire. Ils se choisissent sur trente ou quarante ans, avec des pilotes à former, des hangars à adapter, des missiles à acheter et des alliances à préserver. La compétition portugaise, si elle se concrétise, dira beaucoup de la place que Lisbonne veut occuper entre l’Amérique et l’Europe. Et cette réponse dépasse largement le Rafale.


