Après douze ans d’observations, la marche ralentit avant les oublis : des nerfs situés hors du cerveau sont en cause

En bref
Une faiblesse musculaire et une marche ralentie pourraient apparaître bien avant les troubles de mémoire chez certains patients atteints d’Alzheimer, en raison de dysfonctionnements situés dans les nerfs périphériques qui commandent les muscles, indépendamment de la dégradation cérébrale.
L’essentiel en 3 points
  • Une étude de douze ans menée au Royaume-Uni révèle que les personnes développant une démence présentent une vitesse de marche réduite et une force de préhension diminuée dès le début du suivi, bien avant l’apparition des troubles cognitifs.
  • Des chercheurs de l’Université de Floride centrale ont créé un modèle en laboratoire reproduisant une jonction neuromusculaire et montré que certaines mutations liées à Alzheimer endommagent les connexions entre les nerfs moteurs et les muscles, indépendamment du cerveau.
  • Les médicaments actuels contre Alzheimer (mémantine et galantamine) n’améliorent pas le fonctionnement des jonctions neuromusculaires, suggérant la nécessité de développer de nouveaux traitements ciblant les nerfs périphériques.

Concrètement en France
  • En France, une baisse de la vitesse de marche ou de la force de préhension chez une personne âgée peut être signalée au médecin traitant, qui reste la porte d’entrée vers une consultation mémoire.
  • Les consultations mémoire, présentes dans de nombreux hôpitaux français, évaluent à la fois les fonctions cognitives et l’état physique général avant tout diagnostic.
  • Une perte de force ou un ralentissement de la marche a de multiples causes possibles (arthrose, problèmes cardiovasculaires, dénutrition, sédentarité) et ne présage en rien d’une démence.
  • Les travaux décrits ici portent sur des formes familiales rares et sur un modèle cellulaire de laboratoire, sans application clinique immédiate pour les patients français.
Les repères
  • La faiblesse musculaire et le ralentissement de la marche peuvent apparaître bien avant les troubles de mémoire chez les personnes développant Alzheimer
  • Une observation de douze ans menée au Royaume-Uni a montré que les personnes diagnostiquées avec une démence présentaient dès le début une vitesse de marche plus basse et une force de préhension réduite
  • Des scientifiques de l’université de Floride centrale ont démontré que les défauts de transmission nerveuse aux muscles proviennent de dysfonctionnements des jonctions neuromusculaires, et non uniquement du cerveau
  • Deux anomalies génétiques (PSEN1 A246E et APP K595N/M596L) causent des degrés variables d’atteinte des nerfs périphériques, suggérant que la maladie se manifeste différemment selon le profil génétique de chaque patient

La faiblesse musculaire pourrait apparaître bien avant les premiers troubles de mémoire chez certaines personnes touchées par Alzheimer.

La maladie d’Alzheimer est souvent associée aux oublis, à la désorientation et aux difficultés à reconnaître ses proches. Pourtant, le corps peut envoyer des signaux plus précoces. Une marche qui devient lente, une poignée de main moins ferme ou des gestes du quotidien qui demandent davantage d’efforts pourraient refléter des mécanismes liés à la maladie, avant même que les troubles cognitifs soient visibles.

La perte de force ne serait pas seulement une conséquence du vieillissement

Depuis plusieurs années, des médecins observent une tendance troublante chez une partie des personnes qui développeront une démence : leurs capacités physiques diminuent tôt. Elles marchent moins vite, ont davantage de mal à se lever d’une chaise ou perdent en force de préhension.

Une vaste observation menée pendant douze ans auprès de participants suivis au Royaume-Uni avait déjà relevé ce phénomène. Les personnes ayant ensuite reçu un diagnostic de démence présentaient, dès le début du suivi, une vitesse de marche plus basse et une force dans les mains réduite par rapport au reste du groupe.

Ces indices ne permettent pas, à eux seuls, de diagnostiquer Alzheimer. Une baisse de tonus peut aussi venir d’une arthrose, d’une maladie cardiovasculaire, d’un manque d’activité, d’une dénutrition ou d’un trouble neurologique différent. Ils renforcent tout de même une idée : chez certains patients, les atteintes physiques ne suivent pas forcément les difficultés de mémoire. Elles peuvent les précéder.

Les troubles moteurs observés chez certains patients pourraient prendre naissance dans les nerfs qui commandent les muscles, et non dans le cerveau uniquement.

Une expérience sans cerveau ni moelle épinière

Une équipe de l’université de Floride centrale a tenté de répondre à une question restée ouverte : la faiblesse musculaire liée à Alzheimer vient-elle forcément de la dégradation cérébrale ? Pour isoler le phénomène, les scientifiques ont mis au point un modèle humain miniaturisé.

Ce dispositif reproduit une jonction neuromusculaire. Il s’agit de la zone de contact entre un neurone moteur et une fibre musculaire. C’est à cet endroit que le message électrique envoyé par le nerf déclenche la contraction du muscle.

Le modèle ne contenait ni cerveau ni moelle épinière. Les chercheurs ont relié des neurones moteurs provenant de cellules souches de personnes porteuses de formes familiales d’Alzheimer à des cellules musculaires saines. Ils ont ensuite soumis ce circuit à des stimulations électriques durant plusieurs semaines.

Le résultat est net : les connexions formées avec certains neurones porteurs de mutations associées à la maladie se sont révélées moins efficaces. Les muscles recevaient moins bien les signaux nécessaires à leur activation, alors même qu’ils étaient sains au départ.

Deux anomalies génétiques, deux degrés d’atteinte

Les chercheurs ont étudié deux profils génétiques connus dans les formes familiales précoces de la maladie. Les neurones portant l’anomalie appelée PSEN1 A246E ont provoqué des dysfonctionnements marqués au niveau des jonctions neuromusculaires. Ceux associés à l’anomalie APP K595N/M596L ont aussi entraîné des défauts, mais d’intensité plus modérée.

Cette différence compte. Elle suggère que les mécanismes à l’œuvre dans les nerfs périphériques peuvent varier selon le terrain biologique de chaque patient. Alzheimer ne se présente donc pas forcément de façon identique d’une personne à l’autre, y compris dans ses manifestations physiques.

  • Le neurone moteur transmet l’ordre de mouvement au muscle.
  • La jonction neuromusculaire assure le passage de ce message.
  • Un défaut dans cette zone peut réduire la force ou la précision d’un geste.
  • Cette atteinte peut exister sans lésion cérébrale reproduite dans le modèle expérimental.

Les traitements actuels ne corrigent pas ce problème musculaire

L’équipe a aussi testé deux médicaments utilisés chez des patients atteints d’Alzheimer : la mémantine et la galantamine. Dans ce modèle, aucun n’a permis d’améliorer de manière mesurable le fonctionnement des jonctions entre les nerfs et les muscles.

Ce constat ne signifie pas que ces médicaments sont inutiles pour tous les patients. Ils peuvent être prescrits pour certains symptômes cognitifs ou comportementaux, selon la situation clinique. L’expérience montre plutôt leurs limites face à un mécanisme situé hors du système nerveux central.

Un traitement conçu pour agir sur les symptômes cérébraux ne cible pas nécessairement les défaillances qui se produisent dans les nerfs périphériques.

Les résultats ouvrent donc une piste de recherche distincte. Si une partie de la perte de force vient de ces nerfs, il faudra concevoir des molécules capables de protéger les neurones moteurs, de maintenir les jonctions neuromusculaires ou de restaurer la transmission du signal vers le muscle.

Ce que ces travaux changent pour le suivi des patients

Il serait prématuré de considérer une marche lente comme un signe annonciateur certain d’Alzheimer. La maladie reste complexe et aucun test musculaire ne peut aujourd’hui remplacer une évaluation médicale complète. Les travaux présentés reposent aussi sur un modèle de laboratoire, pas sur un essai mené directement auprès de patients suivis dans la vie courante.

Ils encouragent tout de même à mieux regarder les capacités physiques lors du suivi des personnes âgées ou de celles ayant des antécédents familiaux. Quelques mesures simples peuvent aider les soignants à repérer une évolution : vitesse de marche sur quelques mètres, capacité à se lever, équilibre, force de préhension et fatigue inhabituelle.

Préserver la force reste utile à tout âge

Une activité physique adaptée ne prévient pas à elle seule Alzheimer et ne soigne pas la maladie. Elle aide néanmoins à conserver la mobilité, l’équilibre et l’autonomie. La marche régulière, les exercices doux de renforcement, le travail de l’équilibre ou la kinésithérapie peuvent limiter les conséquences pratiques d’une perte musculaire.

Face à une baisse rapide de force, des chutes répétées, une difficulté nouvelle à tenir des objets ou un ralentissement inhabituel de la marche, une consultation médicale s’impose. Le médecin pourra rechercher des causes fréquentes et parfois corrigibles, comme une carence, un effet indésirable médicamenteux, une atteinte articulaire ou un problème nerveux.

La prochaine étape pour les chercheurs sera d’intégrer aussi des cellules musculaires provenant de patients dans leur système expérimental. Ils pourront ainsi observer si le muscle participe lui aussi aux anomalies et tester des traitements spécifiquement dirigés vers cette communication fragilisée entre le nerf et le mouvement.

Questions fréquentes

Une marche lente est-elle un signe certain d’Alzheimer ?
Non. Bien qu’une marche ralentie puisse précéder les troubles cognitifs chez certains patients atteints d’Alzheimer, elle peut aussi résulter d’arthrose, de problèmes cardiovasculaires, de malnutrition ou d’autres troubles. Une évaluation médicale complète est nécessaire pour établir un diagnostic.
Pourquoi les troubles moteurs apparaissent-ils avant les problèmes de mémoire ?
Selon cette nouvelle recherche, certaines mutations liées à Alzheimer endommagent directement les jonctions neuromusculaires, c’est-à-dire les connexions entre les nerfs et les muscles, indépendamment de la dégradation du cerveau. Ces défaillances nerveuses périphériques peuvent donc survenir avant que les symptômes cognitifs ne se manifestent.
Les médicaments contre Alzheimer corrigent-ils la faiblesse musculaire ?
Non. Dans ce modèle expérimental, la mémantine et la galantamine n’ont pas amélioré le fonctionnement des jonctions neuromusculaires. Ces médicaments agissent principalement sur les symptômes cérébraux ou comportementaux, pas sur les défaillances situés dans les nerfs périphériques.
Comment les soignants peuvent-ils repérer une évolution chez les personnes âgées ?
Quelques mesures simples permettent de suivre les capacités physiques : la vitesse de marche, la capacité à se lever, l’équilibre, la force de préhension et une fatigue inhabituelle. Une baisse rapide de force, des chutes répétées ou un ralentissement anormal justifient une consultation médicale.
L’activité physique peut-elle prévenir Alzheimer ?
L’activité physique ne prévient pas Alzheimer et ne soigne pas la maladie, mais elle aide à conserver la mobilité, l’équilibre et l’autonomie. La marche régulière, le renforcement musculaire et la kinésithérapie limitent les conséquences pratiques d’une perte musculaire.


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