La plus ancienne preuve d’usage de substances psychoactives pourrait être cachée dans ces dents vieilles de 25 000 ans

En bref
Des dents datant de 25 000 ans découvertes en Indonésie révèlent les traces du plus ancien usage connu de substances psychoactives, bien avant l’apparition de l’agriculture.
L’essentiel en 3 points
  • Deux dentitions anciennes de Sulawesi en Indonésie présentent des sillons profonds et des traces d’arécoline, molécule de la noix de bétel, laissant supposer un usage répété de cette substance il y a 25 000 à 16 000 ans.
  • Des expériences menées en laboratoire confirment que la salive peut extraire assez d’arécoline de la noix de bétel pour produire des effets physiologiques, validant l’hypothèse que ces chasseurs-cueilleurs la suçaient régulièrement.
  • Cette pratique remonterait à des millénaires avant l’agriculture et les sociétés permanentes, repoussant considérablement les origines connues de la consommation de substances psychoactives par l’humanité.

Concrètement en France
  • En France, la noix de bétel n’appartient pas aux habitudes de consommation courantes, mais elle reste connue dans certaines communautés originaires d’Asie du Sud-Est et du Pacifique.
  • La recherche montre que l’usage de plantes psychoactives est très ancien et documenté par l’archéologie sur plusieurs continents, y compris en Europe.
  • Les recherches archéologiques menées en France s’appuient elles aussi de plus en plus sur des analyses biomoléculaires pratiquées sur des restes humains ou du tartre dentaire.
  • À retenir : ce type d’étude renseigne sur des pratiques préhistoriques, sans constituer une recommandation de consommation, la noix de bétel étant associée à des risques pour la santé bucco-dentaire.
Les repères
  • Deux dentitions anciennes découvertes en Indonésie sur l’île de Sulawesi pourraient constituer la plus ancienne preuve d’usage répété de substances psychoactives, remontant au Paléolithique supérieur.
  • Les chasseurs-cueilleurs auraient sucé des noix de bétel entières pour en extraire l’arécoline, un alcaloïde stimulant naturellement présent dans le fruit du palmier Areca catechu.
  • Des sillons profonds et arrondis sur les dents, différents de l’usure alimentaire classique, ainsi que la présence d’arécoline dans les tissus dentaires constituent les indices principaux de cette pratique.
  • Des expériences en laboratoire ont confirmé que la salive pouvait extraire suffisamment d’arécoline pour provoquer un effet physiologique chez l’utilisateur.
  • L’arécoline possède des propriétés stimulantes et antalgiques, suggérant que cette pratique ancienne pouvait aussi servir à atténuer les douleurs dentaires.
Chronologie
  • Entre 25 000 et 16 000 ans avant notre époque : Le premier chasseur-cueilleur de Sulawesi aurait vécu, mort probablement entre 40 et 50 ans
  • Entre 7 600 et 6 300 ans avant notre époque : Le second individu présentant les mêmes traces dentaires aurait vécu

En Indonésie, deux dentitions anciennes de l’île de Sulawesi pourraient repousser très loin l’histoire de l’usage répété de plantes stimulantes.

Des sillons inhabituels, une molécule conservée dans les tissus dentaires et deux individus séparés par des milliers d’années : ces indices ont attiré l’attention d’une équipe internationale. Le média environnemental italien GreenMe rapporte les résultats d’une étude publiée dans la revue scientifique Science Advances, consacrée à une pratique qui pourrait remonter au Paléolithique supérieur.

Deux dents qui racontent une habitude très ancienne

Les chercheurs ont étudié les restes de deux chasseurs-cueilleurs ayant vécu sur l’île indonésienne de Sulawesi. Le plus ancien individu daterait d’une période comprise entre 25 000 et 16 000 ans avant notre époque. Le second aurait vécu bien plus tard, entre 7 600 et 6 300 ans avant notre époque.

Le premier squelette provient du site de Leang Bulu Bettue, dans le sud de Sulawesi. Il appartenait vraisemblablement à un homme mort entre 40 et 50 ans. Les deux personnes présentaient des marques profondes et arrondies sur les dents, très différentes de l’usure plate habituellement liée à la mastication des aliments.

Ces traces dentaires pourraient constituer la plus ancienne preuve connue d’un usage habituel d’une substance végétale ayant des effets sur le système nerveux.

Les scientifiques avancent une explication : ces chasseurs-cueilleurs auraient gardé longtemps en bouche des noix de bétel entières, issues du palmier Areca catechu, afin de les sucer. La répétition de ce geste aurait progressivement creusé les dents.

Cette interprétation s’appuie aussi sur une analyse biomoléculaire. Les tissus dentaires ont livré des traces d’arécoline, une substance naturellement présente dans la noix de bétel. Cet alcaloïde est connu pour ses effets stimulants.

Une expérience pour tester l’hypothèse

Les habitants préagricoles de Sulawesi ne semblaient pas employer les noix de bétel comme elles le sont souvent aujourd’hui dans plusieurs régions d’Asie et du Pacifique. Les préparations modernes associent fréquemment la noix à d’autres ingrédients, notamment de la chaux éteinte, afin de favoriser la libération et l’absorption de l’arécoline.

Dans le cas étudié à Sulawesi, l’usage aurait été bien plus simple. Les personnes auraient placé les graines entières dans leur bouche et les auraient gardées assez longtemps pour en extraire les composés actifs par la salive.

Pour vérifier que ce mécanisme pouvait fonctionner, l’équipe a placé des noix de bétel dans de la salive artificielle. Elle a ensuite testé la solution obtenue sur des récepteurs humains clonés, exprimés dans des ovocytes de grenouille. Les résultats suggèrent qu’un contact prolongé avec la salive peut libérer assez d’arécoline pour provoquer un effet physiologique.

  • Les dents portaient des sillons profonds et arrondis.
  • Les marques ne correspondaient pas à une usure alimentaire classique.
  • De l’arécoline a été identifiée dans les tissus dentaires.
  • Les essais ont montré que la salive pouvait extraire cette molécule.

Un stimulant, mais peut-être aussi un remède contre la douleur

La question des motivations reste ouverte. L’arécoline peut accroître la vigilance et entraîner une légère sensation d’euphorie. Les chercheurs envisagent aussi un usage lié aux douleurs dentaires.

Les restes humains anciens de Sulawesi témoignent d’une santé bucco-dentaire loin d’être idéale. Or l’arécoline possède des propriétés antalgiques. La noix de bétel apporte peu sur le plan nutritionnel : la garder longuement en bouche ne paraît donc pas correspondre à une simple consommation alimentaire.

La même pratique susceptible d’atténuer une douleur dentaire pouvait aussi endommager durablement les dents.

Les graines sont dures et abrasives. Après des années de contact répété, elles auraient pu user les dents jusqu’à atteindre la chambre pulpaire, où se trouvent les tissus vivants de la dent. Une telle atteinte peut provoquer une douleur forte, compliquer l’alimentation et favoriser des infections persistantes.

La chambre pulpaire, une zone très sensible

La pulpe dentaire contient des nerfs et des vaisseaux sanguins. Lorsque l’usure ou une carie atteint cette partie interne, la dent devient particulièrement sensible. Dans les sociétés anciennes, dépourvues des soins dentaires actuels, ce type de problème pouvait peser lourdement sur la vie quotidienne.

Les marques observées à Sulawesi livrent ainsi un témoignage rare : elles semblent garder à la fois la trace d’un usage recherché pour ses effets et celle de ses conséquences physiques.

Une pratique antérieure à l’agriculture

L’intérêt majeur de l’étude réside dans sa chronologie. De nombreuses preuves archéologiques liées aux substances modifiant l’état de conscience sont associées à des périodes plus récentes, souvent proches de l’apparition de l’agriculture, des villages permanents ou de la fabrication organisée de boissons fermentées.

Un exemple souvent cité concerne une boisson fermentée produite au Levant il y a environ 13 000 ans. Le cas de Sulawesi est bien plus ancien : il pourrait remonter jusqu’à 25 000 ans.

Cette découverte ne permet pas d’affirmer que tous les groupes humains de l’époque consommaient de telles plantes. L’échantillon se limite à deux individus. Elle montre en revanche que l’usage répété d’une substance végétale psychoactive a pu exister des millénaires avant les premières sociétés agricoles.

Quelle mise en perspective en France ?

En France, les recherches sur les substances psychoactives relèvent à la fois de l’archéologie, de la toxicologie et de la santé publique. Santé publique France participe notamment à l’information et à la prévention concernant les addictions. Le cas de Sulawesi ne décrit pas une pratique française actuelle et ne constitue pas une recommandation de consommation.

La noix de bétel illustre surtout une difficulté fréquente en archéologie : une plante consommée il y a plusieurs milliers d’années disparaît généralement sans laisser de trace visible. Les dents, elles, peuvent retenir des marqueurs chimiques et des marques d’usure. Elles deviennent alors une source précieuse pour reconstituer des gestes quotidiens disparus.

L’arécoline est un alcaloïde, c’est-à-dire une molécule naturelle produite par certaines plantes et susceptible d’agir sur l’organisme. Dans cette étude, son identification dans les tissus dentaires donne du poids à l’hypothèse formulée à partir des sillons visibles.

Ces deux dentitions ne racontent donc pas seulement l’histoire d’une plante. Elles suggèrent que des chasseurs-cueilleurs avaient déjà identifié, bien avant l’agriculture, les effets particuliers que certaines espèces végétales pouvaient produire sur le corps et sur l’attention.

Questions fréquentes

Pourquoi les dents présentent-elles ces sillons particuliers ?
Les sillons profonds et arrondis observés sont différents de l’usure plate causée par la mastication ordinaire. Ils résultent du contact prolongé et répété de noix de bétel entières gardées en bouche pour en extraire les composés actifs.
Comment les chercheurs ont-ils confirmé l’usage de noix de bétel ?
En plus des marques dentaires visibles, une analyse biomoléculaire a identifié de l’arécoline, un alcaloïde naturellement présent dans la noix de bétel, conservée dans les tissus dentaires des deux individus.
Quel effet recherchaient ces chasseurs-cueilleurs ?
L’arécoline possède des propriétés stimulantes augmentant la vigilance et créant une légère sensation d’euphorie. Les chercheurs envisagent aussi un usage analgésique pour soulager les douleurs dentaires.
Comment cette découverte change-t-elle notre compréhension de l’histoire ?
Elle repousse de plusieurs millénaires les preuves d’usage habituel de substances psychoactives, montrant que cette pratique existait bien avant l’agriculture et les sociétés permanentes, contrairement à ce que l’archéologie supposait.
Cette découverte s’applique-t-elle à la France aujourd’hui ?
Non, il s’agit d’une découverte archéologique concernant une pratique préhistorique en Indonésie. Elle ne constitue pas une recommandation de consommation et illustre surtout comment les dents révèlent des gestes quotidiens disparus.


Vous aimez cet article ? Partagez !