Ils poussent trois fois plus vite que les pins et rapportent gros : voici pourquoi les eucalyptus inquiètent aujourd’hui tout le Portugal

En bref
Le problème n’est pas l’eucalyptus lui-même, mais sa densité, son entretien et l’absence de diversification forestière, qui transforment les paysages portugais en tinderboxes face aux incendies estivaux.
L’essentiel en 3 points
  • Depuis les années 1950, le Portugal a planté massivement des eucalyptus pour générer des revenus ruraux et alimenter l’industrie papetière, couvrant aujourd’hui environ 800 000 hectares soit un quart de la forêt du pays.
  • Ces arbres, très inflammables et souvent plantés en monoculture dense, deviennent des accélérateurs d’incendies particulièrement dangereux lors des vagues de chaleur, comme l’ont montré les feux meurtriers de 2017 à Pedrógão Grande.
  • La solution réside non pas dans l’arrachage généralisé, mais dans la diversification forestière, l’entretien régulier des sous-bois, la création de zones tampons et la mutualisation des efforts entre petits propriétaires.

Au cœur de l’été, dans l’arrière-pays portugais, l’odeur des feuilles sèches se mélange parfois à celle de la fumée avant même que l’on aperçoive les flammes. Sur les collines, les eucalyptus dressent leurs silhouettes bleutées, très hautes, très serrées, presque belles sous la lumière dure. Ils sont là depuis l’enfance de nombreux habitants, plantés par leurs parents ou leurs grands-parents dans l’espoir d’un revenu régulier. Mais quand le vent se lève et que la chaleur s’installe, ces arbres deviennent aussi le décor d’une inquiétude familière. Le Portugal n’a pas découvert les incendies hier. Il découvre, année après année, le poids d’un choix forestier vieux de plus de sept décennies. Et cette histoire brûle encore.

Quand l’eucalyptus incarnait le progrès rural

Dans les années 1950, le Portugal cherche à valoriser des terres pauvres, souvent délaissées après l’exode rural. L’eucalyptus s’impose alors comme une promesse simple : il pousse vite, fournit du bois et peut alimenter une industrie de la pâte à papier en pleine expansion. Dans beaucoup de villages, planter ces arbres ressemble moins à une décision écologique qu’à une manière de garder un petit revenu à la maison. Les parcelles changent de visage en quelques années. Là où poussaient des broussailles, des chênes-lièges ou des pins, apparaissent des rangées uniformes. La forêt devient une culture, presque comme une autre.

Le phénomène prend une ampleur considérable au fil des décennies. Aujourd’hui, l’eucalyptus couvre environ 800 000 hectares au Portugal, selon les estimations régulièrement reprises par les organismes forestiers nationaux, soit près d’un quart de la surface forestière du pays. Cette présence fait du Portugal l’un des grands producteurs européens de pâte de cellulose. Pour un propriétaire vieillissant, posséder quelques hectares d’eucalyptus peut encore représenter un complément de retraite ou une réserve financière en cas de coup dur. Le problème ne tient donc pas seulement à l’arbre : il touche à une économie locale construite autour de lui.

L’eucalyptus contient des huiles très inflammables, perd des feuilles et des écorces sèches, puis repousse souvent rapidement après le feu. Cette capacité de régénération a longtemps été vue comme un avantage, mais elle nourrit aussi un cercle difficile à briser lorsque les plantations sont trop denses et mal entretenues. Un incendie ne naît jamais d’une seule essence d’arbre : sécheresse, vent, abandon des terrains, lignes électriques, gestes imprudents et réchauffement climatique entrent dans l’équation. Pourtant, dans un paysage continu d’eucalyptus, le feu peut courir avec une vitesse terrifiante. Et personne n’oublie facilement ce qu’il a vu brûler.

Le vrai danger se cache souvent entre les arbres

La première action concrète consiste à regarder ce qui se trouve au sol, pas seulement la cime des arbres. Branches mortes, herbes hautes, écorces décollées et jeunes repousses forment un tapis combustible qui relie les flammes d’une parcelle à l’autre. Autour des maisons, les règles portugaises imposent déjà des bandes débroussaillées dans de nombreuses zones à risque. Ce travail paraît banal, presque ingrat, jusqu’au jour où il peut ralentir un incendie. Tailler, espacer, dégager les accès pour les secours : ce sont des gestes moins spectaculaires que planter une forêt, mais ils comptent énormément.

L’erreur fréquente serait de croire qu’il suffit d’arracher tous les eucalyptus pour résoudre le problème. Cette idée séduit parce qu’elle est nette, immédiate, facile à répéter. La réalité est plus rugueuse. Beaucoup de petites propriétés sont morcelées, leurs propriétaires vivent loin, et remplacer une plantation demande du temps, de l’argent et des débouchés économiques fiables. Nous connaissons tous ce moment où une solution semble évidente vue de loin, puis devient compliquée dès qu’il faut payer la facture. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours. La transition doit aussi permettre aux habitants de vivre sur leurs terres.

Les spécialistes défendent surtout une forêt plus variée, découpée en mosaïques plutôt qu’étendue comme un seul manteau végétal.

« Le feu se combat aussi avant l’été, dans la façon dont on organise le territoire », résume une idée largement partagée par les forestiers portugais.

Dans les faits, cette approche passe notamment par une série de choix visibles :

  • créer des zones tampons avec des feuillus moins inflammables ;
  • entretenir les chemins forestiers et les points d’eau ;
  • regrouper les petits propriétaires pour mutualiser les travaux ;
  • limiter les plantations continues sur de grandes surfaces.

**Une forêt productive** peut exister sans devenir une mèche géante.

Après les grands feux, le Portugal cherche un autre équilibre

Les incendies meurtriers de 2017 ont laissé une cicatrice profonde dans le pays, notamment autour de Pedrógão Grande, où des dizaines de personnes ont perdu la vie. Depuis, les débats sur l’eucalyptus ne relèvent plus seulement de la botanique ou de l’industrie papetière. Ils touchent à la sécurité des villages, à la place des agriculteurs, au tourisme rural et au sentiment d’abandon ressenti dans certaines régions de l’intérieur. Lorsque les routes sont bordées d’arbres secs et que les maisons semblent isolées au milieu des collines, la question devient très concrète : qui entretient, qui surveille, qui protège ?

Les autorités ont renforcé certaines règles sur les nouvelles plantations et encouragé la gestion collective des terrains. Des communes expérimentent aussi des ceintures vertes, des pâturages entretenus par des troupeaux et le retour d’essences locales comme le chêne, le châtaignier ou l’arbousier. Ces projets avancent parfois lentement, car une forêt ne se transforme pas au rythme d’un mandat politique. Il faut convaincre, financer, attendre que les arbres poussent, puis maintenir l’effort. **Le temps forestier** est long ; celui des incendies, lui, peut tenir dans une seule nuit de vent chaud.

Le cas portugais dépasse largement ses frontières. Partout en Europe du Sud, les étés plus chauds et les campagnes moins habitées rendent les paysages vulnérables. L’eucalyptus n’est ni un coupable parfait ni un arbre neutre : tout dépend de sa densité, de son entretien, de son voisinage et de l’usage que l’on fait du territoire. La vraie question n’est peut-être pas de savoir s’il faut aimer ou détester cet arbre venu d’Australie. Elle consiste à décider quel paysage les habitants veulent laisser derrière eux : une forêt rentable, une forêt vivante, une forêt défendable face aux flammes. Ces trois ambitions peuvent-elles vraiment cohabiter ?

Point essentiel Détail Valeur ajoutée pour le lecteur
Une plantation née après-guerre L’eucalyptus a été massivement développé à partir des années 1950 pour produire rapidement du bois destiné notamment à la pâte à papier. Il a apporté des revenus à de nombreux petits propriétaires ruraux. Comprendre que le débat ne se limite pas à un arbre : il concerne aussi des familles, des emplois et des territoires fragiles.
Un facteur aggravant des feux Ses huiles, ses écorces et les déchets végétaux accumulés peuvent favoriser une propagation rapide, surtout dans des plantations continues, sèches et peu entretenues. Identifier les éléments qui augmentent réellement le risque, sans tomber dans les raccourcis ou les idées toutes faites.
La piste d’une forêt mosaïque Le mélange d’essences, les pare-feux, le débroussaillage et la gestion collective réduisent la continuité du combustible dans le paysage. Voir qu’une réponse durable repose sur des gestes locaux, des choix publics et une économie forestière plus diversifiée.

Questions fréquentes

Pourquoi le Portugal a-t-il planté autant d’eucalyptus dans les années 1950 ?
L’eucalyptus était vu comme une solution pour valoriser les terres pauvres après l’exode rural. Ces arbres poussaient rapidement, fournissaient du bois et alimentaient l’industrie de la pâte à papier en expansion, tout en offrant un revenu régulier aux petits propriétaires ruraux.
L’eucalyptus est-il vraiment responsable des incendies au Portugal ?
Non pas seul. Les incendies résultent d’une combinaison de facteurs : sécheresse, vent, réchauffement climatique et abandon des terrains. Cependant, l’eucalyptus contient des huiles très inflammables et, lorsqu’il est planté en monoculture dense et mal entretenu, il crée des conditions propices à la propagation rapide des flammes.
Pourquoi ne pas simplement arracher tous les eucalyptus ?
Beaucoup de propriétés sont morcelées et leurs propriétaires dépendent économiquement de ces plantations pour leur retraite ou leur sécurité financière. Remplacer l’eucalyptus exige du temps, de l’argent et des débouchés économiques alternatifs fiables, ce qui rend une suppression massive irréaliste.
Quelles solutions le Portugal explore-t-il actuellement ?
Les autorités encouragent la gestion collective des terrains, la création de zones tampons avec des feuillus moins inflammables, l’entretien des chemins forestiers et l’introduction d’essences locales comme le chêne ou le châtaignier. L’objectif est une forêt plus diversifiée et mosaïquée plutôt qu’une monoculture continue.
Ce problème concerne-t-il d’autres pays européens ?
Oui, le cas portugais dépasse largement ses frontières. Partout en Europe du Sud, les étés plus chauds et les campagnes moins habitées rendent les paysages vulnérables aux incendies, soulevant des questions similaires sur la gestion forestière et les risques liés au changement climatique.


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